PARIS

En ville

Hemingway, Reverdy ou Aragon pour une anthologie partielle d'une ville en mouvement

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PARIS EST UNE FÊTE – Ernest HEMINGWAY – Ed. Gallimard

« C’était une belle soirée, et j’avais travaillé dur toute la journée et quitté l’appartement au-dessus de la scierie et traversé la cour encombrée de piles de bois, fermé la porte, traversé la rue et j’étais entré, par la porte de derrière, dans la boulangerie qui donne sur le boulevard Montparnasse et j’avais traversé la bonne odeur des fours à pain puis la boutique et j’étais sorti par l’autre issue. Les lumières étaient allumées dans la boulangerie et, dehors, c’était la fin du jour et je marchais dans le soir tombant, vers le carrefour, et m’arrêtai à la terrasse d’un restaurant appelé le Nègre de Toulouse où nos serviettes de table, à carreaux rouges et à blancs, étaient glissées dans des ronds de serviette en bois et suspendus dans un râtelier spécial en attendant que nous venions dîner. Je lus le menu polycopié à l’encre violette et vis que le plat du jour était du cassoulet. Le mot me fit venir l’eau à la bouche. […]

Je poursuivis mon chemin, léchant les vitrines, et heureux, dans cette soirée printanière, parmi les passants. Dans les trois principaux cafés, je remarquai des gens que je connaissais de vue et d’autres à qui j’avais déjà parlé. Mais il y avait toujours des gens qui me semblaient encore plus attrayants et que je ne connaissais pas et qui, sous les lampadaires soudain allumés, se pressaient vers le lieu où ils boiraient ensemble, dîneraient ensemble et feraient l’amour. »

[…] 

« Ce fut la fin de notre première période parisienne. Paris ne fut plus jamais le même. C’était pourtant toujours Paris, et s’il changeait vous changiez en même temps que lui. […] Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre. Nous y sommes toujours revenus, et peu importait qui nous étions, chaque fois, ou comment il avait changé, ou avec quelles difficultés – ou quelles commodités – nous pouvions nous y rendre. Paris valait toujours la peine, et vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous lui donniez. »


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A PARIS – Jean FOLLAIN – « Usage du Temps », ed. Gallimard

Les tapis qu’on agite aux fenêtres
sont à peine des signes.
Ô Paris qui garde le souvenir des chaumes
quand toutes tes maîtresses
se déshabillent et pleurent
et quand tous tes amants
portent à la couture des vestons
d’infimes marques de douleurs.
Ville enchaînée
aux pâleurs des femmes,
aux yeux des poètes, à tes estaminets.
On devine à l’ombre des paliers
germer des étroites plantes
et mûrir tes petites reines
qui boiront à ces breuvages
coloriés comme la chimère.
Ô chiffons secoués aux croisées,
filles évanouies dans les musées,
chambres qui fleurent la noisette et l’amour.


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AMOUR DE PARIS – Armen LUBIN – « Les Hautes Terrasses », ed. Gallimard

L’année de mon premier, de mon grand amour
Ce fut l’année même des horloges lumineuses.
Ce fut cette année-là que dans nos carrefours
On les dressa avec un grand feu intérieur
Et Paris ne fut qu’une clarté radieuse,
Clarté qui m’était due.

Par la suite il a plu trois jours sur trois
Dans l’humidité et l’obscur on marcha
On marcha, on marcha le long de la Seine
Mais s’il est des heures dont je me souviens
Ce sont celles qui furent gravées par le dedans
Avec du noir sur du blanc légendaire,
Avec du noir à ne pas dire.


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PARIS PREVU – Pierre REVERDY – «  Plupart du temps », ed. Flammarion

Il y a parfois dans la ville ceux qui ne bougent plus
   entre les murs noircis comme des pages pleines
      Le cadre illuminé passant sur les trottoirs
Dans ce paysage parisien roux à l’heure où on n’allume
   pas encore les vitrines
       Il y a tous ceux qui passent feuilles et gens
       Sur le fond du jardin bien rangé sous le ciel
             A droite les belles rues
             A gauche le grand fleuve
Ceux qui ne bougent pas et qui parlent sur la terrasse
  dallée près de la balustrade noire au reflet vert
La ville tourne autour de l’obélisque et la province
  regarde les images
       Les images en relief et en couleurs
Il y a au fond de l’air cette algue majuscule
       Cette tête nue sous les éclairs
Cette figure précise plus fine et plus réelle qui se détache
  en clair
       Sur le brouillard


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LES FEUX DE PARIS – ARAGON – « Les Poètes » - Ed. Gallimard

Toujours quand aux matins obscènes
Entre les jambes de la Seine
Comme une noyée aux yeux fous
De la brume de vos poèmes
L'Île Saint-Louis se lève blême
Baudelaire je pense à vous

Lorsque j'appris à voir les choses
O lenteur des métamorphoses
C'est votre Paris que je vis
Il fallait pour que Paris change
Comme bleuissent les oranges
Toute la longueur de ma vie

Mais pour courir ses aventures
La ville a jeté sa ceinture
De murs d'herbe verte et de vent
Elle a fardé son paysage
Comme une fille son visage
Pour séduire un nouvel amant

Rien n'est plus à la même place
Et l'eau des fontaines Wallace
Pleure après le marchand d'oublies
Qui criait le Plaisir Mesdames
Quand les pianos faisaient des gammes
Dans les salons à panoplies

Où sont les grandes tapissières
Les mirlitons dans la poussière
Où sont les noces en chansons
Où sont les mules de Réjane
On ne s'en va plus à dos d'âne
Dîner dans l'herbe à Robinson

Qu'est-ce que cela peut te faire
On ne choisit pas son enfer
En arrière à quoi bon chercher
Qu'autrefois sans toi se consume
C'est ici que ton sort s'allume
On ne choisit pas son bûcher

A tes pas les nuages bougent
Va-t'en dans la rue à l'oeil rouge
Le monde saigne devant toi
Tu marches dans un jour barbare
Le temps présent brûle aux Snack-bars
Son aube pourpre est sur les toits

Au diable la beauté lunaire
Et les ténèbres millénaires
Plein feu dans les Champs-Elysées
Voici le nouveau carnaval
Où l'électricité ravale
Les édifices embrasés

Plein feu sur l'homme et sur la femme
Sur le Louvre et sur Notre-Dame
Du Sacré-Coeur au Panthéon
Plein feu de la Concorde aux Ternes
Plein feu sur l'univers moderne
Plein feu sur notre âme au néon

Plein feu sur la noirceur des songes
Plein feu sur les arts du mensonge
Flambe perpétuel été
Flambe de notre flamme humaine
Et que partout nos mains ramènent
Le soleil de la vérité