ROME

En ville

Du Bellay, Gracq ou Fellini pour une anthologie partielle d'une ville en mouvement

 

 

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LES ANTIQUITES DE ROME – Joachim Du Bellay

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
et rien de Rome en Rome n'aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine : et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s'enfuit,

Rest de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme, est par le temps détruit,
Et ce qui fuit, au temps fait résistance.

(...)

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AUTOUR DES SEPT COLLINES - Julien Gracq - Ed. José Corti

(...) il y a une bonhomie romaine, qui n'est pas seulement le fait de la vie de tous les jours, mais qui naît du coudoiement sans façon, abrupt, de toutes les époques, de tous les styles, de tous les songes de la pierre, et de tous les degrés dans l'art de bâtir. L'extraordinaire, la chaotique mixité architecturale romaine en fait le pôle opposé du rêve de pierre, frigide, impeccable, homogène, cohérent, et en somme tout à fait baudelairien, qu'est une capitale comme Léningrad, mais la vie fait alliance avec ce fouillis urbain à quatre dimensions, où on change de siècle non seulement en changeant de quartier, mais parfois en changeant d'étage, où les églises font leur nid dans les débris d'une colonnade corinthienne, où des taudis populaires branlent du chef sur un soubassement quiritaire, et où les arcs de triomphe, avant d'accéder à la dignité des ruines, ont passé par l'état de châteaux-forts.

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AUTO INTERVISTA - Federico Fellini

« Qu’est-ce que Rome ? » Tout au plus, je peux essayer de dire ce qui me vient à l’esprit quand j’entends le mot « Rome ». Je me le suis souvent demandé. Et je le sais plus ou moins. Je pense à une grosse bouteille rougeâtre qui ressemble à Sordi, à Fabrizi, à la Magnani. Une expression rendue grave et soucieuse par des exigences gastrosexuelles. Je pense à un lourd terrain brun et boueux : à un ciel vaste, déchiré, comme une toile de fond à l’opéra, avec des couleurs violettes, des lueurs jaunâtres, noires, argentées, des couleurs funéraires.

Mais, tout compte fait, c’est un visage réconfortant. Réconfortant, parce que Rome te permet tout type de spéculation, de spéculation verticale. Rome est une ville horizontale, d’eau et de terre, une ville allongée et donc la plate-forme idéale pour des envols fantastiques.

Les intellectuels, les artistes, qui vivent toujours en se frottant à deux dimensions différentes – le réel et l’imaginaire -, y trouvent l’élan libérateur qui convient à leurs activités mentales : avec le réconfort d’un cordon ombilical qui les rattache solidement au concret. C’est que Rome est une mère, la mère idéale car elle est indifférente. C’est une mère qui a trop d’enfants, elle ne peut donc pas se consacrer à tous, elle ne te demande rien, elle n’attend rien. Elle t’accueille quand tu arrives, elle te laisse partir quand tu t’en vas, comme le tribunal de Kafka. Il y a là une sagesse très antique, quasiment africaine, préhistorique. Nous savons que Rome est une ville chargée d’histoire, mais son pouvoir de suggestion réside justement dans ce côté préhistorique, primordial, qui apparaît nettement dans certaines perspectives lointaines et désolées, dans certaines ruines qui semblent des fossiles, des ossements, comme des squelettes de mammouth.

Cet aspect réconfortant a, bien sûr, des côtés négatifs. S’il est vrai qu’il y a très peu de névrosés à Rome, il est aussi vrai, comme le soutiennent les psychanalystes, que la névrose est providentielle, qu’elle sert à se découvrir en profondeur ; c’est comme se plonger dans la mer pour retrouver le trésor caché des fables ; la névrose oblige l’enfant à devenir adulte. Ça, Rome ne le fait pas. Avec son gros ventre placentaire et son aspect maternel, elle évite la névrose mais elle empêche aussi le développement, la vraie maturation. Il n’a pas de névrosés, mais pas d’adultes non plus. C’est une ville d’enfants paresseux, sceptiques et mal élevés, un peu difformes aussi, psychiquement, puisqu’il est contre-nature d’empêcher la croissance.

(…)

Mais un jour, ça y est, du plus profond de ta mauvaise humeur, dans un taxi arrêté à un feu rouge, tout à coup, t’apparaît une rue que tu connaissais certainement mais qui, cette fois, a une couleur que tu ne lui avais jamais vue ; parfois, au contraire, c’est une brise délicate qui te fait lever les yeux et tu découvres, tout en haut, des corniches et des terrasses qui butent contre un ciel d’un bleu à te couper le souffle. Ou encore, c’est une atmosphère sonore, un écho presque musical qui vibre magiquement autour de toi au milieu d’espaces poussiéreux, sans atours, et tu te rends compte qu’un charme e eu un impact profond, une impression de quiétude qui efface tout tension ; comme en Afrique, quand l’immobilité et la paix de tout ce qui t’entoure ne te plongent pas dans une somnolence éteinte, mais te rendent lucide et indifférent. C’est comme une perception inédite du temps, de la vie, de toi-même et de la fin de l’existence ; tu n’as plus ni anxiété ni angoisse.

Quand Rome te rattrape avec ce vieil enchantement, tous les jugements négatifs que tu peux avoir prononcés sur son compte disparaissent et tu ne sais plus qu’une chose : c’est une grande chance d’habiter là. Malheureusement, dans mon film, on ne retrouve pas cet aspect magique de la ville ; je déambulais désormais depuis trop longtemps, il fallait bien que je le finisse. Du reste, comment aurais-je pu suggérer cet enchantement ineffable ? J’avais bien pensé mettre de-ci, de-là, comme arrivés par hasard dans les séquences du film, des tableaux immobiles qui auraient eu la fixité hypnotique des diapositives : des scènes de Rome, des ruelles avec d’immenses fontaines, des enfilades désertes aux sévères palais coupés par des ombres gigantesques, la catastrophique splendeur des ruines, les images saisies dans la trame éclatante de la lumière du jour ou dans la volupté violette du soir ; des images muettes, dépourvues de sens, mystérieuses et qui exhalent une beauté inhumaine.

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AU SUJET DE L'AMBIANCE DES THERMES DANS LA ROME ANTIQUE - Sénèque

Imagine toutes les sortes de voix qui peuvent te faire prendre tes oreilles en haine ; lorsque les sportifs s’exercent et travaillent aux haltères, pendant leur effort, ou leur semblant d’effort, j’entends des gémissements, et, chaque fois qu’ils reprennent haleine, c’est un sifflement et une respiration aïgue. Lorsque je tombe sur un paresseux et quelqu’un qui se contente d’une friction à bon marché, j’entends le claquement de la main sur les épaules, qui, selon qu’elle frappe à plat ou en creux, rend un son différent. Et s’il vient par là-dessus un joueur de balles, qui commence à compter les coups, tout est consommé ! Ajoute à cela le querelleur, et le voleur pris sur le fait, et l’homme qui aime entendre sa voix, quand il prend un bain. Ajoute encore les gens qui sautent dans la piscine au milieu d’un fracas d’eau éclaboussée. Mais en plus de ces gens-là, dont la voix est au moins normale, imagine la voix aiguë et aigre des épileurs, qui veulent ainsi se faire mieux entendre, et poussent tout d’un coup des cris, sans se taire jamais, sinon lorsqu’ils épilent une aisselle et, alors, font crier les autres à leur place. Et puis, les cris variés du pâtissier, et le marchand de saucisses, et le vendeur de petits pâtés, et tous les garçons de taverne qui annoncent leur marchandise avec une mélopée caractéristique.