LONDRES

En ville

Conrad, Rimbaud ou Verhaeren pour une anthologie partielle d'une ville en mouvement

 


London by Keith Richards for Louis Vuitton (Trailer Video)
envoyé par LouisVuittonJourneys

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N'ENVOYEZ PAS UN POETE A LONDRES – Henri Heine

Envoyez un philosophe à Londres ; mais pour Dieu, n'y envoyez pas un poète! Amenez-y un philosophe et placez le au coin de Cheapside, il y apprendra plus de choses que dans tous les livres de la dernière foire de Leipzig ; et à mesure que ces flots d'hommes murmeront autour de lui, une mer de pensées se gonflera aussi devant lui, l'esprit éternel qui flotte au-dessus le frappera de son souffle, les secrets les plus cachés de l'ordre social se révèleront à lui soudainement, il entendra et verra distinctement les pulsations vitales du monde... car si Londres est la main droite du monde, main active et puissante, cette rue qui conduit de la Bourse à Downing Street peut être regardée comme la grande artère.

Mais n'envoyez pas un poète à Londres ! Ce sérieux d'argent comptant, dont tout porte l'empreinte, cette colossale uniformité, cet immense mouvement mécanique, cet air chagrin de la joie elle-même, ce Londres exagéré écrase l'imagination et déchire le coeur ; et si par hasard vous voulez y envoyer un poète allemand, un rêveur, qui s'arrête devant la moindre apparition, peut-être devant un mendiante déguenillée ou devant une brillante boutique d'orfèvre, oh ! alors, il lui en arrivera grand mal : il sera bousculé de tous les côtés, ou même renversé avec un aimable goddam. Goddam ! les damnées bourrades ! Je remarquai bientôt que ce peuple a beaucoup à faire. Il vit sur un grand pied, et quoique la nourriture et les habits soient chez lui plus chers que chez nous, il veut pourtant être mieux nourri et mieux habillé que nous.

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LONDRES – Emile Verhaeren – « Les soirs »

Et ce Londres de fonte et de bronze, mon âme,
Où des plaques de fer claquent sous des hangars,
Où des voiles s'en vont, sans Notre-Dame
Pour étoile, s'en vont, là-bas, vers les hasards.

Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure
Ses spleens d'argent lointain vers des chemins d'éclair,
Où des bêtes d'ennui bâillent à l'heure
Dolente immensément, qui tinte à Westminster. 

Et ces quais infinis de lanternes fatales,
Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs,
Et ces marins noyés, sous des pétales
De fleurs de boue où la flamme met des lueurs.

Et ces châles et ces gestes de femmes soûles,
Et ces alcools en lettres d'or jusques au toit,
Et tout à coup la mort parmi ces foules,
O mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi !

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AU CŒUR DES TÉNÈBRES (extrait) – Joseph Conrad

Aussitôt il se fit un changement sur les eaux, et la sérénité devint moins éclatante mais plus profonde. Dans la largeur de son cours, le vieux fleuve reposait sans une ride, au déclin du jour, après des siècles de bons services rendus à la race qui peuplait ses rives, épanoui dans sa tranquille dignité de chemin d’eau menant aux ultimes confins de la terre.

Nous regardions le vénérable cours d’eau non point dans la vive animation d’une courte journée qui survient puis disparaît à jamais, mais dans l’auguste lumière des souvenirs durables. Et en vérité rien n’est plus facile pour un homme qui s’est « voué à la mer », comme on dit, dans un esprit de révérence et d’amour, que d’évoquer le noble esprit du passé dans l’estuaire de la Tamise.

La marée porte son courant dans les deux sens, en un service sans trêve, peuplée de souvenirs des hommes et des vaisseaux qu’elle a menés vers le repos du foyer ou les batailles de la mer. Elle a connu et servi tous les hommes dont la nation est fière, de Sir Francis Drake à Sir John Franklin, tous chevaliers, qu’ils eussent ou non le titre – les grands chevaliers errants de la mer. Elle avait porté tous les navire dont les noms sont comme des joyaux étincelants dans la nuit des temps, depuis le Golden Hind revenant avec ses flancs arrondis pleins de trésors, pour recevoir la visite de l’Altesse Royale et puis sortir de l’immense légende, jusqu’à l’Erebus et au Terror, cinglant vers d’autres conquêtes – pour n’en jamais revenir.

Elle avait connu les vaisseaux et les hommes. Ils avaient appareillé de Deptford, de Greenwich, d’Erith – aventuriers, colons : les vaisseaux des rois et ceux des banquiers ; capitaines, amiraux, courtiers clandestins du commerce d’Orient, « généraux » commissionnés des flottes des Indes Orientales. Chasseurs d’or ou quêteurs de gloire, ils étaient tous partis par ce fleuve, portant l’épée, et souvent la torche, messagers de la puissance de la nation, porteurs d’une étincelle du feu sacré. Quelle grandeur n’avait pas suivi le reflux de ce fleuve pour entrer dans le mystère d’une terre inconnue !... Les rêves des hommes, la semence des républiques, le germe des empires.

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LES PONTS - Arthur Rimbaud – « Illuminations »

  Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.