VENISE

En ville

Braunstein, Delort et Claude Roy pour une anthologie partielle d'une ville en mouvement

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Venise est née de rien, d'un peu de boue et de l'écume de la mer, comme Vénus, sa presque homonyme. C'est une des plus belles leçons pour l'histoire de l'humanité que la naissance, le développement, la maturation d'une ville dans le site le plus hostile qui soit à l'urbanisation. Ville décharnée, sans assise rurale, loin des champs et des vendanges, qui a dominé, exploité, et en partie peuplé le seul Empire colonial que le Moyen Age ait connu ; qui, étendant son empire sur les mers, puis partant à la conquête de son arrière-pays, est devenue une des plus grandes puissances européennes ; une ville qui a reculé les frontières du monde connu, dévoilant aux Occidentaux l'Extrême Orient à travers le témoignage de Marco Polo, le Sahara et l'Afrique Noire grâce aux rapports de Ca'da Mosto, les Amériques à la suite de Sébastien et Jean Cabot.

Dans le même temps, Venise créait au centre de sa lagune "le plus prodigieux évènement urbanistique existant sur terre", selon les termes de Le Corbusier ; ville-musée, protégée par sa structure même de l'envahissement automobile, et qui se perpétue telle que l'ont décrite et célébrée la plus féconde des écoles de peinture italienne, des Bellini à Tiepolo, et le cortège des gloires d'Occident, de Pétrarque à Montaigne, de Dürer à Shakespeare, de Rousseau à Byron, et Wagner, Musset, Ruskin et Thomas Mann...

A la différence d'autres capitales, Venise a su orchestrer thèmes et sortilèges d'un charme qui ne finit pas, et qui prolonge et fond dans le mythe tous les aspects de l'âge d'or. Cette ville de pierre et d'eau, portée par son histoire comme la fille divine de Jupiter et des flots, est le miroir intact où la vieille Europe industrielle contemple, non sans nostalgie, son passé, donc sa jeunesse.

Ph. Braunstein / R. Delort
Venise, portrait historique d'une cité.
(c) Editions du Seuil, 1971

 

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Vaporetto

A Venise la nuit pendant le froid d'hiver
les trés fines mouettes
chassées du grand large et de la lagune
par le mauvais temps
viennent chercher refuge entre les palais renfrongnés

Cocottes en papier blanc sur l'eau du Grand Canal
elles caracolent sur la vague
que fait naître en grondant un motoscafo
ou bien s'envolent dans le sillage du vaporetto

C'est la seule ville au monde où l'autobus
fait lever sur son passage dans le noir
un vol d'oiseaux de mer

Il paraît que Venise s'enfonce dans la vase
et que l'eau lentement aura raison des pierres
Où fut Venise naufragée ? Les mouettes voleront
Qui se souviendra de la place Sain-Marc ?

Une mouette  peut-être plus rêveuse que d'autres
qui aura  en survolant  l'eau   le  vague sentiment
qu'il y a eu quelque chose autrefois sous la vase
Elle ne sait pas quoi  Elle n'a jamais vu d'hommes
ni de ville   ni de gondoles  ni de chats
Elle bat les ailes   chasse ces idées folles
et pique sur un petit poisson dont s'achève la vie.

 

                                            Venise
                            samedi 23 novembre 1985

 

Claude Roy
Le Voyage d'automne
(c) Gallimard